Un siècle et demi de discipline et de vie quotidienne : De 1914 à 1945
Introduction
La période qui s'étale de la première guerre mondiale à la seconde est sans aucun doute riche en rebondissements dont les conséquences sont innombrables sur la vie quotidienne de la population. Si l'état de nos sources nous permet d'en dire plus que pour la période précédente, nous sommes toutefois loin de pouvoir nous livrer à de l'encyclopédisme.
Parcourons néanmoins ensemble ce que nous a laissé au sein de l'Institut, et à l'état de trace, cette période tumultueuse.
Programme au quotidien :
“ Une journée sans messe n’est pas une journée ”
A l’époque, la journée de cours chez les Frères des écoles chrétiennes se devait de commencer par une messe. Dès 8 heures, tous les élèves de l’Institut, internes comme externes se rendaient dans la chapelle à la suite des frères pour y recevoir les enseignements de Dieu dispensés par un vicaire de la paroisse. Ce petit devoir quotidien réservé aux externes, les internes ayant déjà assisté à l’office de 6h30 avec les Frères, durait jusque 8h30. Inutile de dire que cette tâche matinale n’était pas toujours appréciée. Mais c’était également l’occasion de passer quelques instants dans le confessionnal de monsieur l’Aumônier, qui expédiait toutes les cinquante secondes un pénitent, heureux de s’en tirer à si bon compte avec « une dizaine de votre chapelet pour les âmes du purgatoire ».
Les cours proprement dits ne commençaient pas avant 8 h 45 du matin, avec… une petite leçon de religion. C’était une discussion morale d’un quart d’heure suivie de 30 minutes d’enseignement religieux. Ensuite, vers 9 h 30, venaient les autres cours, en fonction des options de chacun. À la sonnerie de la cloche de midi – celle-là même qui retentit encore aujourd’hui –, et si un des frères n’avait pas décidé de jouer les prolongations de 5 à 10 minutes, tout le monde se dirigeait vers les réfectoires. Internes et externes faisaient alors fourchette à part, tandis que les externes de Jemappes pouvaient, moyennant autorisation, retourner chez eux pour se restaurer. L’après-midi reprenait à 13 heures jusque 16 heures, entrecoupé de 15 minutes de récréation.
Qui donc des élèves ne bénit pas aujourd’hui le mercredi et son après-midi de congé, sans parler du samedi ? Rien de cela au temps des frères. Mis à part le dimanche, jour du Seigneur, les cours se donnaient tous les jours, y compris le samedi. Seul le jeudi après-midi offrait un moment de répit.
Quant aux congés, le régime obligatoire actuel n’était évidemment pas d’application. L’année scolaire débutait le 15 septembre, pour ne se terminer que le 15 juillet. A l’heure où l’on compte les périodes de congé en semaines, comprendra-t-on qu’à l’époque la Toussaint n’offrait qu’une seule journée, et qu’il n’était évidemment pas question de s’arrêter le temps d’un carnaval, faste tabou réservé aux “ impies ”. Cette condamnation allait jusqu’à interdire aux élèves de participer aux cavalcades célébrant le retour du printemps.
Une année scolaire ne se conçoit évidemment pas sans des épreuves d’évaluation finale : les examens. A l’époque, il y avait encore trois sessions, à Noël, à Pâques et en juillet. Ces sessions se déroulaient à raison de 4 examens par jour, à 8h, 10h, 13h30 et 15h30. Pas d’après-midi donc pour revoir (ou commencer à étudier...). Les épreuves se passaient dans les réfectoires, toutes les années confondues. Pas question de tricher. Les résultats étaient envoyés par la poste, ce qui n’empêchait pas une proclamation digne de ce nom. Ainsi, le 19 mars 1937, en plein milieu de l’année, étaient proclamés les résultats de la session de Pâques : La veille, on avait fêté dignement le Grand Saint Joseph. Messe de communion générale, séance de cinéma à 10 heures du matin, dîner maigre qui en valait bien deux autres, et pour finir en beauté, une double proclamation des résultats en un seul après-dîner. Là, c’est-à-dire dans la Grande Salle, le sous-directeur souligna et fit souligner au passage les plus beaux succès, sans oublier les examens aux PTT.
Le public scolaire
On le sait, le public de Saint-Ferdinand allait se chercher loin des frontières du Borinage. Nombreux étaient les Flamands, comme l’atteste encore l’Association active des anciens de la Province d’Anvers ; ceci n’était pas un problème insurmontable, un frère étant chargé de franciser et encadrer les pensionnaires néerlandophones.
Si Saint-Ferdinand pouvait se targuer de posséder de bonnes rentrées, ce n’était que grâce à une politique active en la matière. Pour toute nouvelle recrue amenée, une récompense spéciale de la part du Cher Frère Directeur était accordée. De plus, les frères (ce fut notamment la tâche de frère Mémorien qui s’occupait des élèves et des anciens) faisaient aussi le tour des écoles primaires de la région, notaient quiconque affichait des résultats minimums de 80%, et entamaient ensuite la visite des parents. Cette politique, pour le moins élitiste, tenait compte de difficultés financières de certaines familles et accordait à l’occasion des réductions.
La bosse de maths !
Bien entendu, les enfants du Borinage et d’ailleurs n’allaient pas à Saint-Ferdinand pour se tourner les pouces :
Quand j’entends parler de “ maths fortes ”, faites de x heures de 50 minutes (théoriques), je rigole en douce. De mon temps, nous avions 6 matins de mathématiques par semaine, soit 24 heures pleines.
Il faut dire que la réputation de l’Institut était bien de former des “ têtes ”, de développer au maximum la “ bosse des maths ” des élèves les plus doués. Un homme s’y est employé de manière particulièrement acharnée : le Cher Frère Martinien.
Aidé de 4 imposants tableaux montés comme des châssis à guillotine, il [le frère Martinien] entamait l’algèbre pendant des jours et des jours, puis on passait à la géométrie au même rythme... Suivait alors la “ géométrie complémentaire ”, chère à Mr Deaux, examinateur à l’examen des mines. Les poulains du F. Martinien (cigarillo en bouche) excellaient aux places d’honneur. Ainsi tous mes copains férus de maths se sont distingués comme ingénieurs, licenciés en math, architecte [...] ... un vrai feu d’artifice pédagogique.
Ces exercices assidus pour la discipline des chiffres, des figures et des formules pouvaient encore se prolonger au-delà des heures prévues :
Pour allonger l’année, nos vacances de Noël et de Pâques étaient amputées d’une semaine et sa classe [celle du frère Martinien] utilisait le seul poêle, car ailleurs, les radiateurs étaient froids.
La renommée de Saint-Ferdinand dans le domaine des mathématiques était telle qu’il n’était pas rare, semble-t-il, que les élèves des Jésuites de Mons terminent leurs secondaires et entament une dernière année à Saint-Ferdinand avec le Frère Martinien.
Une école catholique !
Les jours à l’Institut étaient bien évidemment rythmés par la vie religieuse des Frères. L’enseignement était aussi, et peut-être avant tout, un enseignement religieux truffé de principes chrétiens.
C’était une question de régularité et de quotidien. La messe se donnait en la chapelle de Saint-Ferdinand tous les jours au matin. C'était quelque chose de rituel. Un missel avait d’ailleurs été spécialement confectionné pour l’école. De plus, tous les dimanches, il y avait la carte à faire signer en l’église Saint-Martin de Jemappes par le Frère présent en face de la chaire, où d’ailleurs deux rangées étaient réservées aux élèves de Saint-Ferdinand, ou par le curé de tout autre paroisse. Quotidiennement, c’était aussi les prières en début de cours et les “ Jésus, Marie, Joseph… ” à la fin.
L’année scolaire était également rythmée par les temps forts liturgiques. Les fêtes de la Toussaint, de l’Immaculée Conception, de la Saint-Joseph, de la Purification (Chandeleur), de Pâques (jour de la Passion, Vendredi Saint, samedi et dimanche), de la Saint-Jean-Baptiste (de la Salle, fondateur de l’ordre des Frères des écoles chrétiennes) et de la Saint-Ferdinand. Tous ces événements étaient l’occasion de cérémonies et de grandes messes. Le troisième trimestre était très religieux, avec le mois de mai, mois de Marie, et le mois de juin, mois du Sacré-Cœur. C’était l’époque des pèlerinages. Chaque année, en mai, on se rendait en pèlerinage à Quaregnon-Lourdes, sanctuaire régional de la Très Sainte Vierge. En juin, tout le monde partait pour le sanctuaire des “ Sœurs de la Visitation ” à Nimy, où la Sainte-Vierge est apparue à Sainte Marguerite-Marie.
Pendant trois jours, au début de chaque trimestre, les élèves se réunissaient pour une retraite durant laquelle deux ou trois prédicateurs extraordinaires menaient des “ instructions ” religieuses. Ces journées menaient invariablement à des confessions générales. Immuablement, la veille des confessions [...] il y avait un sermon sur le péché, suivi d’un autre sur la mort. C’était fait en termes tellement macabres et terrifiants qu’après une nuit de terreur, passée dans la crainte de mourir en état de péché mortel, le lendemain, les confessionnaux étaient pris d’assaut. Et sans doute, avant le départ du révérend père prédicateur, celui-ci et le cher frère Directeur se félicitaient-ils mutuellement de la ferveur des élèves et de la bonne éducation chrétienne dispensée à l’Institut. Qui oserait se plaindre des retraites d’aujourd’hui ?
Certaines activités extra-scolaires avaient aussi une connotation religieuse. C’est ainsi qu’on pouvait voir les élèves de Saint-Ferdinand participer tous les ans au championnat national des connaissances religieuses, organisé par la Fédération nationale des Patronages de Belgique. Ils semblaient s’y distinguer régulièrement.
L’esprit chrétien était une des grandes forces de l’Institut. On peut recenser de nombreux mouvements de charité et de dévouement organisés spontanément par les élèves :
Le premier trimestre fut le trimestre du dévouement et de la charité. On vendit 500 médailles du Roi Albert [...] sans oublier les “ Bonnes œuvres ” chaque lundi. Sur l’initiative de la JEC, on répondit [En ces temps de crise] à “ l’appel de la Reine en faveur des malheureux ”. [...] On constate au bilan des 20 premiers jours de mars : distribués en espèces, 350 frs, distribués en nature, 18 paires de souliers, 31 paires de bas, 9 pardessus, 6 complets, 10 vestons, 23 tricots... Total: 187 pièces d’habillement.
Ce sont encore les élèves de Saint-Ferdinand qui se cotisèrent pour apporter 2180 frs, arrondis par la “ providence ” à 2500 frs, à un jeune travailleur de Bruxelles par le canal de la centrale jociste.
L’action caritative et la vie religieuse à l’Institut devaient en fait beaucoup compter avec la présence d’un mouvement alors très important : le mouvement jéciste. La section jemappienne de ce mouvement étudiant national est né en 1930, de l’enthousiasme de quelques élèves de Saint-Ferdinand, dont Arthur Leclercq, à la suite d’une retraite prêchée par l’Abbé Mignolet, aumônier national de la J.E.C.. Cette section s’était donnée, à l’instar des autres mouvements J.E.C. du pays, la mission de cultiver dans l’esprit de leurs âmes, la mystique de l’Action catholique, en même temps que de leur inculquer les beaux principes de charité et de dévouement. C’est ce que ses membres s’efforcèrent de faire, en distribuant des petits tracts, en exhortant les autres à participer plus activement à la messe et à la Communion, ou à donner de soi-même dans l’une ou l’autre œuvre caritative.
Les grands-messes à Saint-Ferdinand
Mon cœur bondissait de joie, lorsque, entrant dans la chapelle, je voyais l’autel entouré de candélabres électriques tout allumés. Le nombre de candélabres rutilants indiquait l’importance de la fête. Pour un “ premier vendredi du mois ”, simplement quatre fois cinq ampoules, mais pour les grandes fêtes patronales, comme Saint-Jean-Baptiste de la Salle ou Saint-Joseph, mon Dieu, quelle féerie! L’autel ne suffisait plus : c’était un ruissellement de lumières dégringolant de dessus le tabernacle jusqu’au banc de Communion.
Le cher frère Augustin avait une idée bien à lui de la liturgie. Mais je crois que ce cher frère qui avait un cœur d’enfant rencontrait le nôtre dans l’émerveillement d’un faste de pacotille. Et puis, il y avait un tel déploiement d’enfants de chœur revêtus de camails bordés “ d’hermine ”, chaussés de pantoufles rouges, dirigés par “ un grand ” élève revêtu de pourpre et tenant dans sa dextre la crosse cardinalice !
Comme dans les temples antiques, quatre thuriféraires, choisis parmi les plus beaux garçons, balançaient, avec la régularité d’un métronome, leurs encensoirs scintillants. Les grandes orgues éclataient ou susurraient suivant les moments, quelques belles voix de jeunes garçons déversaient sur nous des cantiques angéliques. Parfois, dans le silence de l’offertoire et du canon de la messe, un violoncelle, soutenu par l’orgue, vous arrachait les entrailles à force d’être mélodieux.
Le groupement de Croisés
8 décembre! Fête de la Vierge Immaculée! Joie profonde dans tous les cœurs. Enfin s’est levé pour nos Croisés le jour tant attendu, préparé par de bonnes et nombreuses prières, par des communions ferventes et répétées, par une foule de sacrifices (Qui en dira jamais le secret ?) et des actes touchants d’Apostolat. C’est que, depuis deux mois, nos Aspirants vivent leur quadruple devise. Combien par exemple ne s’en vont pas bravant le froid du matin, faire à jeun un long trajet et venir à la messe s’agenouiller à la Sainte Table? Et que de petits et gros sacrifices ! (J’ai mangé des céleris que je n’aime pas ; un camarade m’a frappé et j’ai continué à jouer avec lui sans rien lui faire remarquer ; je me suis privé de dessert pendant 9 jours ; je communie chaque jour, bravant le respect humain, etc).
Et voilà pendant ce jour de l’Immaculée, la joie est dans le cœur de nos petits. Ils sont prêts à faire leur consécration à l’Hostie. M. le curé et M. l’Aumônier, en un captivant entretien, leur disent ce que comportent leur devise et leur insigne. Aussi, est-ce sans une hésitation [...] que nos 47 externes et nos 40 pensionnaires répondent aux questions du prêtre. Les Croisés vivent des instants d’intense émotion, surtout quand le bras levé vers l’ostensoir, ils proclament leur amour et leur indéfectible attachement au Christ.
Les Grandes Vacances chez les Frères
L’éducation des Frères n’entendait pas se limiter à la seule année scolaire. De “ précieux ” conseils étaient prodigués aux parents sur la vie et les activités que devaient tenir leurs enfants durant les deux mois d’été :
Les vacances ne peuvent pas être deux mois de liberté. Les vacances ne peuvent pas être deux mois de paresse. Votre garçon doit être surveillé… par vous. Il doit travailler... grâce à vous. Il sait fort bien que Vervaecke ou Diceaux ne restent jamais dans un farniente total. Même après un Tour de France. Il comprendra qu’il y a un entraînement à garder, une forme à tenir. Un examen sensé du bulletin qu’il vient de recevoir, du palmarès qui suit, précisera les révisions nécessaires. Ces deux mois s’ensoleilleraient si aisément de belles et de bonnes lectures. Tant mieux si vous pouvez, vous-mêmes, guider son choix. D’ailleurs, vos prêtres sont là.[…]
Ni paresse, ni liberté dans la vie physique de votre garçon. Il n’est pas vrai que votre garçon peut s’amuser à n’importe quoi, avec n’importe qui. Même et surtout si une vie dite moderne permet ce que l’honnêteté et la prudence ne toléraient pas autrefois. […] Au fond, n’avons-nous pas raison ? Le cinéma… souffririez-vous ces images, devant ces yeux, dans le réel ? La Radio… prononceriez-vous ces paroles d’une quelconque “ crocheteuse ” devant vos enfants ? Les rencontres des vacances… connaissez-vous ses amis, ses camarades de jeu (et vous n’ignorez pas que le mot camaraderie a pris un sens très large, en 1938). […] Ah n’allez pas saper l’œuvre qu’ensemble nous avons faite.
Activités parascolaires et les loisirs au sein de l’école
Si la vie à Saint-Ferdinand était fort occupée par les préoccupations religieuses, cela n’empêchait nullement d’organiser des moments de détente et des excursions purement “ laïques ”. Dans l’entre-deux- guerres, divers cours particuliers dans des domaines non proprement scolaires permettaient aux élèves, internes essentiellement, d’égayer leur quotidien, “ entre autre chose ” : cours de solfège, de piano ou de violon, de dactylo, d’anglais ou d’allemand, d’escrime, de boxe.
Bien que réputé pour son enseignement des mathématiques, l’Institut avait une activité littéraire assez vivante. Des spectacles et des pièces de théâtre auxquels participaient de nombreux élèves étaient organisés très régulièrement. Cela pouvait être de grands classiques, tels que les ont écrits Molière ou Racine, mais il était très fréquent de voir sur les planches des compositions couchées sur le papier par l’un ou l’autre élève ou professeur. Mieux, ces représentations étaient rarement isolées, mais intégrées dans une “ Fête littéraire et musicale ”, où théâtre (parfois plusieurs petites pièces) était combiné avec des “ intermèdes symphoniques ”, joués le plus souvent par des élèves. C’était là toute une organisation, animant un dimanche après-midi. Des “ Soirées des poètes ”, où les élèves de littérature récitaient devant public leurs déclamations, étaient aussi au programme.
Parlons encore des films muets et sonores : si les conceptions des Frères et du monde catholique en général pouvaient se montrer très critiques envers le 7 ème art, ce dernier n’était pas pour autant banni de Saint-Ferdinand. Les Frères avaient également à leur actif l’organisation de “ conférences populaires ” sur des thèmes les plus divers tels que “ Les Grands Fleuves de l’Afrique ”, ou encore les “ Visions brésiliennes ”.
Les excursions hors des murs de l’école n’étaient pas toutes destinées à un pèlerinage. Des voyages à caractère purement touristique emmenaient les écoliers vers la côte, les Ardennes ou le Luxembourg. Ainsi, le 20 juin 1935, un “ train-radio ” quittait la gare de Jemappes à 5h56 du matin, avec à son bord les pensionnaires et bon nombre d’externes, qui (après une rapide messe matinale!) partaient à la découverte d’Ypres, de Bruges, de Zeebruges et de Blankenberge (Pas moins de 330 km en une journée!).
Une des grandes activités sportives des élèves était l’organisation de matchs de football entre classes, entre années, entre écoles, entre anciens, avec parfois la participation de certains frères. Des promenades à vélo étaient également au programme, telle que la randonnée le long du canal jusqu’à Saint-Ghislain ou Quiévrain. Il semblerait que les activités sportives étaient un des points forts de l’Institut, alors que peu d’écoles s’intéressaient réellement à la formation physique. Durant l’entre-deux- guerres, chaque classe passait une demi-heure, les mercredis et jeudis, avec un ancien instructeur de l’armée, M. Delloye.
Nombreux étaient parmi les parents et les élèves à attendre impatiemment la “ Fête de la gymnastique ”. Chaque année au mois de juin, cette grande fête réunissait élèves, professeurs, parents, anciens de l’Institut dans la grande cour pour un spectaculaire défilé. Cela pouvait représenter pas moins de 1500 personnes.
Un frisson de légitime fierté parcourait la foule, lorsqu’un groupe de choristes, soutenu par un ensemble symphonique, entonnait, sous la direction du cher frère Méancy, les couplets d’un chant d’idéal qui avait pour titre : “ L’âme des jeunes ”. [...]
Jeunesse que Dieu fit si belle,
Pour être à Lui,
Au monde sceptique et rebelle,
Parle aujourd’hui
Tandis qu’il raille ou calomnie
Toute vertu,
Comment à sa folle ironie
Répondras-tu?
Alors, dans un grand élan, d’une seule voix, les septs cents élèves chantaient :
Nous répondrons, nous, la Jeunesse,
Libres et forts, le cœur joyeux :
Arrière l’indigne molesse !
Debout ! En avant, toujours mieux !
Debout ! En avant, toujours mieux !
Leçon de gymnastique éducative – Troisième Moderne
Toutes les classes, soit près de 700 élèves, tour à tour, en un impressionnant défilé de plusieurs heures, clique en tête, exécutaient leur numéro : prestations sportives et athlétiques, sauts divers, exercices de plint, joutes d’escrimes, concert de trompettes thébaines... Le tout menant jusqu’au clou du spectacle. Cette fête, à laquelle assistaient “ certaines autorités religieuses et civiles de la région ”, était par coutume présidée par une “ haute autorité militaire ”, dont certains étaient revenus héros de la Grande Guerre, tel le Général de Witte de Haelen. C’était là l’occasion pour ce dernier d’exhorter les jeunes à bien se former pour mieux servir la Patrie.
La discipline
La discipline des temps plus anciens en interroge souvent plus d’un. N’a-t-on pas l’image de ce professeur un peu sectaire, peu enclin à la plaisanterie, qui, coincé dans son grand tablier gris, vous chatouillait le bout des doigts de sa longue règle ?
Il semble pourtant que les châtiments corporels n'aient pas été une Institution à Saint-Ferdinand, bien que l’originalité des sanctions ne manquât pas :
Comme j’étais un incorrigible bavard [...] j’étais souvent contraint de sucer un bouchon de Liège bien... imprégné de vinaigre!
Le TCF (Très Cher Frère) Materne me trouvait souvent endormi, les yeux ouverts, “ comme un lapin ” disait-il. Une traction des cheveux sous l’eau froide du robinet et j’en étais quitte pour utiliser l’essuie casé dans mon pupitre et venant de ma mère très consentante. Ce fut là la seule année où je fus... premier
Si la discipline était surveillée et organisée, les interventions semblaient cependant assez limitées. On obéissait. Saint-Ferdinand avait une notoriété d’école très stricte.Le plus souvent toutefois, la punition se résumait à quelques heures de retenue passée à copier l’un ou l’autre article du règlement, à faire l’une ou l’autre punition, ou tout simplement ses devoirs. En classe, on pouvait aussi se trouver souvent à faire la conversation au mur du fond de la classe ou aux murs des couloirs.
Cette discipline allait de pair avec une prise en charge très sérieuse des élèves par les frères. Avec tout le zèle qu’on leur reconnaît, ils organisaient l’accompagnement de leurs élèves dans un compartiment de tram, réservé à Saint-Ferdinand. Il était en effet inconcevable de les laisser sans surveillance. Avant la guerre, on trouvait systématiquement un frère, frère Patrice ou encore frère Léon, dans les trams à partir et jusqu’à Mons et Boussu. Dans les trains, on les trouvait jusqu’à Saint-Ghislain. C’est pourquoi on pouvait voir les navetteurs aller en rang de la gare jusqu’à l’école et vice-versa.
Bien entendu, ces derniers n’étaient pas les seuls à utiliser les transports en commun. C’est pourquoi, en ces temps où la mixité n’était pas chose admise, les filles se trouvaient dans le wagon de derrière, et les garçons dans celui de devant. Pour les externes les plus proches, les Jemappiens, la surveillance des élèves était parfois confiée à des rhétoriques.
Les publications de l’Institut
En 1935 paraît le premier numéro de la Voix de Jemappes, l’Organe trimestriel de l’Institut Saint-Ferdinand et de l’Association des Anciens Élèves des Frères. Les statuts de l’Association des Anciens Élèves de l’ISF, fondée en 1894, prévoient en effet la parution d’un Bulletin trimestriel. Le premier numéro de 1935 n’est donc que la résurrection d’un plus ancien bulletin. Sa mission est de servir de trait d’union entre le présent et le passé en préparant l’avenir. C’est dans cet esprit que ses rédacteurs entendent ouvrir ses pages à toutes les voix, à celles d’hier comme à celle d’aujourd’hui.
Le contenu de la revue est assez large. Il donne d’une part un certain nombre de nouvelles relatives aux Anciens de l’Association, et de l’autre s’intéresse à la vie de l’Institut et de ses élèves. Après le mot du président, les pages de l’Association font le tour des fiançailles, mariages, naissances et décès des anciens et de leur famille, donnent la liste des nouveaux membres, notifient les changements d’adresse, et relatent les activités telles que les voyages organisés, les fêtes... Chaque section (l’Association est en effet divisée en sections selon les lieux d’origines des anciens) fait également la narration de leurs activités. Enfin, la “ Page de l’entr’aide ” est consacrée aux examens d’entrée, offres ou demandes d’emploi, les bourses d’études... L’Association des Anciens entretenait un véritable esprit de famille et de solidarité.
La partie consacrée à l’Institut en relatait la vie, les activités, cérémonies, fêtes ou voyages, présentait le palmarès des réussites des élèves à l’Institut et des anciens aux écoles supérieures, et faisait la chronique des événements scolaires. Ces pages étaient également l’occasion de faire l’historique de l’un ou l’autre bâtiment ou monument de l’Institut, de faire l’éloge et la biographie des frères. Bien entendu, on trouvait également de nombreux textes littéraires, billets d’humeur, réflexions pédagogiques, moraux ou dogmatiques. La palette était large.
Durant la seconde guerre mondiale, une autre revue voit le jour: Étincelles. D’après le nombre de numéros retrouvés, il semblerait que ce mensuel ait paru d’avril 1940 à avril 1942, date du dernier numéro en notre possession. Mais rien n’est évidemment certain. Cet “ organe des élèves de l’Institut Saint-Ferdinand ” était rédigé par les élèves et vendu le “ 15 du mois, sauf en août et en septembre ” au prix de 50 centimes. Le numéro de janvier 1942 fut tiré à 500 exemplaires!
Les quelques pages d’Étincelles, produites de manière assez artisanale avec une machine à polycopier de la salle de dactylo, se voulaient un produit des élèves pour les élèves, bien que le Frère Louis jetait un coup d’œil de temps en temps. étincelles est bien… mais il n’y a pas d’article sérieux ! C’est une revue qui doit faire rire du commencement à la fin. Le contenu était effectivement très divers : humour, littérature, poésie, dessin...
Toutefois, on ne perd pas le nord dans une Institution catholique : étincelles s’honore de s’adresser à une élite de la jeunesse – vous êtes cette élite - et c’est pourquoi elle se permet de temps à autre [et c'est peu dire] de vous glisser un peu de doctrine. Recevez-la, méditez-la, répandez-la autour de vous. Vous ne ferez que vous grandir ! Signé Le Christ méconnu au Collège. Les textes étaient de fait garnis de préceptes religieux, de valeurs et de principes moraux, ou d’appels à la solidarité. Les conseils et les encouragements à l’étude, les félicitations et les remontrances y trouvaient également un caractère “ public ”.
L’affaire des Sonnets
Certains élèves avaient pris l’habitude d’y mettre certaines poésies. Une erreur, semble-t-il, de l’un des jeunes auteurs, s’était glissée dans un sonnet (4-4-3-3) dont le premier alexandrin comportait treize syllabes. D’où une certaine agitation dans la cour de récréation. Les rédacteurs de troisièmes ont alors rédigé un manifeste prétendant que les sonnets se devaient d’être réformés, et qu’il était bon de choquer le lecteur par un premier alexandrin de treize syllabes, histoire de changer les habitudes. Monsieur Dufrasne, professeur de littérature en seconde a lancé une discussion entre les troisièmes, en faveur du “ faux alexandrin ”, et les deuxièmes.
Les choses se sont vite envenimées. Des tracts ont même été lancés par les fenêtres du haut durant une récréation, présentant les “ moutons de panurge ”, les deuxièmes, se jetant à l’eau avec le chef du troupeau caricaturant le professeur Dufrasne, très vite associé à ces derniers et pris en grippe par les troisièmes. L’affaire faillit tourner mal, et le frère directeur dut alors intervenir pour noyer le débat.
La première guerre mondiale
L’hiver 1918 a été un des pires de Saint-Ferdinand. Cela commence le 18, quand une centaine de soldats allemands débarquent dans les locaux de l’Institut pour une nuit. Les 25 ou 26, les élèves furent personnellement invités à se rendre avec leurs bagages et des vivres à la caserne de Mons, d’où ils furent expédiés en bon nombre sur Douai. C’était la mort des classes supérieures ; il n’en resta que quelques élèves. Encore restaient-ils dans l’inquiétude de recevoir une convocation à bref délai. Le lendemain, nous dûmes livrer tous nos matelas. Quelques-uns des déportés revinrent le 17 mars suivant. Les autres furent obligés de travailler non loin du front, contre leur patrie et contre leurs frères, exposés jour et nuit à une mort presque inévitable, à cause des obus qui tombèrent dans leurs camps et des bombes des avions qui les visitaient fréquemment. Plusieurs devinrent malades, et l’un des nôtres, Georges Godin, élève de première, mourut dans les premiers jours d’avril.
A cette époque, les cours avaient été interrompus l’après-midi, étant donné l’interdiction de circuler dans les rues de Jemappes entre 15 heures et 6 heures du matin, par représailles d’une grève de mineurs.
Une nouvelle évacuation de l’établissement avait été exigée en septembre de la même année. Les soldats allemands s’appropriaient peu à peu les locaux et les dernières chambres de l’infirmerie furent vidées le 1er octobre. Seule restait la chapelle. Tout le mobilier fut déménagé et plusieurs familles hébergèrent les frères. Mais où faire la classe? Quelques locaux furent trouvés dans les cafés, d’autres dans des maisons particulières.
La seconde guerre mondiale
Les Allemands savaient qu’il y avait une bibliothèque à Saint- Ferdinand. Ils sont donc venus contrôler les fichiers et détruire les livres sur la première guerre et écrits par les auteurs proscrits par le régime nazi, notamment les auteurs juifs ou descendants des juifs.
Le régime alimentaire, des internes notamment, devait changer par les rationnements. Etaient de rigueur durant ces temps de disette la soupe de pois cassés et la détestable cuillère d’huile de foie de morue.
Les événements les plus marquants pour l’Institut furent toutefois les deux évacuations des locaux : Les Allemands firent évacuer tout le monde pour installer un hôpital militaire avec des cellules spéciales dans la classe de piano. Une énorme croix rouge fut peinte sur les tuiles au-dessus du tunnel. Les élèves furent dispersés à Flénu, à Notre-Dame, quitte à rencontrer l’Instituteur une fois par mois pour échanger les travaux. En ces moments d’intense diplomatie devant permettre à l’Institut de survivre, le vieux frère Conrad, germanophone, put se rendre fort utile.
La guerre : Willy Dangriaux raconte le Frère Mémorien
Je n’étais pas âgé, j’avais 16 ans quand j’ai dit sale Boche [...]
Mon poste de radio était en panne et j’étais anglophile à 150%. J’avais des cartes chez moi, j’avais un bazar de tous les diables. Le poste étant alors en panne, j’allais chez une voisine. Mais cette voisine fréquentait une personne qui avait un amant allemand de la Kommandantur. Cette personne-là est rentrée pendant que j’écoutais la radio anglaise. Elle dit à l’amie de Maman: “ Willy écoute la radio anglaise, mais peut être fusillé ; je peux le dénoncer ”. Évidemment, moi, 16 ans : “ Fous-moi la paix, sale boche ! Je te fusillerai un jour toi ! ” Je suis retourné chez moi blanc comme un mort. La voisine en question est allée immédiatement chez mes parents, pour raconter toute l’histoire, et les prévenir du danger. Effectivement, ma mère a été appelée à la Commune. Moi, je suis allé voir le frère Mémorien, qui m' a écrit une lettre en disant que j’étais impulsif et que c’était normal de dire ce genre de bêtises, mais que ce n’était pas grave.
J’ai été convoqué à l’Oberfeldkommandantur de Charleroi, qui avait autorité sur le Hainaut. Maman et moi, nous avions pris le tram 90 Mons - Charleroi, et nous sommes descendus au boulevard Audent. C’était le mois d’août; je m’en souviens, parce que c’était la foire de Charleroi et il n’y avait pas classe. J’ai donc été reçu par les Allemands. J’ai expliqué que je n’avais pas dit ce qu’on me reprochait. Ils m’ont répondu qu'il ne fallait pas mentir. Alors, je leur ai présenté la lettre en allemand gothique qu’avait écrite le frère Mémorien pour me justifier. Ils m’ont dit “ Une fois ” et puis se tournant vers Maman : “ Si cela se répète, vous ne le verrez plus ”. Nous étions tellement soulagés [...]. Quant à la femme qui m’avait dénoncé, elle a été abattue par la résistance à Chapelle-lez-Herlaimont en août 45.
Le Frère Mémorien l’avait sauvé. Il est mort de mort naturelle en septembre 1944.
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